Réflexions sur l'art d'improviser de Marcel Dupré
Thoughts on the improvisations of the vinyl record AAAMD 1 A propos du disque nº1 édité par l'Association des Amis de l'Art de Marcel Dupré. Dans ce disque, nous pouvons entendre Marcel Dupré improviser le 13 décembre 1970 (face 1 : communion et sortie de la messe de 11h et communion et sortie de la messe de 9h30, face 2 : première improvisation, deuxième improvisation entre les 2 messes et offertoire de la messe de 11h). In this LP disc, we can hear Marcel Dupré improvising on December 13, 1970 (side 1: communion and exit from the 11am mass and communion and exit from the 9h30 mass, side 2: first improvisation, second improvisation between the two masses and offertory of the 11am mass).
Marcel Dupré improvise à Saint-Sulpice. A sa droite, on peut apercevoir le haut du visage de Marthe Brasseur,
élève privée de Marcel Dupré et présidente de l'A.A.A.M.D. Photo : Fritz Bernhard Collection : A.A.A.M.D. Marcel Dupré improvising at Saint-Sulpice. To his right, one can see the top of Marthe Brasseur's face. She was a Dupré's private student and president of the AAAMD. Photo: Fritz Bernhard Collection: AAAMD
L'audition de ces ultimes (ou presque) improvisations du Maître de Saint-Sulpice, outre l'immense mélancolie qu'elles provoquent, car elles sonnent déjà comme un adieu, suggère, sur le fond - la substructure de la technique de l'improvisation de Marcel Dupré -, des réflexions sur lesquelles nous pourrions tous méditer utilement. Nous tous, ses amis, pouvons encore en tirer une leçon : bien que l'étrange sérénité, déjà un peu «désincarnée», - «désengagée», dirait-on à présent -, émanant de ces pièces, soit aux antipodes des «strepitoso» fulgurants que nous lui connaissions autrefois, elles restent la manifestation d'une technique de base d'un travail très antérieur, alors qu'il était encore un étudiant déjà prodigieux, travail tel, mené avec une telle puissance de concentration, de volonté, de régularité allié à la faculté créatrice d'un authentique grand compositeur, qu'il explique pourquoi il fut, de loin, le plus étonnant improvisateur qu'on ait jamais entendu, et pourquoi, une fois engagé dans sa carrière de concertiste, il n'avait plus besoin de s'entraîner à l'improvisation. Pensons aux chefs-d'œuvre qui furent esquissés en improvisations de concert : la Symphonie-Passion, le Chemin de Croix [sic] (je crois que le Prélude et Fugue en sol mineur a été ainsi primitivement improvisé) et, plus près de nous, le Choral et Double-fugue [sic], improvisé à la célébration du centenaire de l'orgue de Saint-Sulpice en 1962.
Il n'y a pas lieu de s'étonner que l'Amérique salue ces performances, uniques à l'époque de ses débuts, du mot célèbre de A musical miracle. Si, et combien je le regrette, je n'ai pu entendre les premières, le Choral et Fugue, au moins, ai-je eu le privilège d'assister à sa naissance improvisée et je peux attester qu'ils avaient déjà cette plénitude, cette perfection d'écriture et cet équilibre architectural qu'on retrouve sur le papier, et que la deuxième fugue était déjà marquée par cet élan rythmique si particulier à la facture de Marcel Dupré. **
* En conséquence de ces remarques, je voudrais proposer à la réflexion de chacun sur l'art et la science de l'improvisation, le cheminement suivant :
Sans ce travail de fond, les idées et la culture ne suffiraient pas, car... on ne s'improvise pas improvisateur ! Certes, pour certains, ce peut être un travail ingrat, pénible, fatigant, au même titre que l'entraînement musculaire du virtuose, mais aussi nécessaire que pour ce dernier. Cependant, lorsque le métier est entré et que la porte s'ouvre sur toute la musique à la disposition immédiate du créateur spontané qu'est l'improvisateur, quelles joies lui sont promises ! **
* Chacun de ces points demanderait, pour être exploré à fond, des pages de développement, ce qui n'est pas notre propos ici ; néanmoins, je crois que si, en les méditant, les amateurs, d'un côté comprennent quelle somme de travail, de culture musicale et de dons, représente le talent d'un improvisateur, ils goûteront plus profondément l'audition d'une bonne improvisation, ils en saisiront mieux la valeur. D'un autre côté, si les aspirants à cet art comprennent les disciplines qu'ils doivent s'imposer pour réaliser leur but, cela les incitera peut-être à approfondir leurs connaissances et à mieux cerner leur travail. Les uns et les autres réaliseront aussi qu'il est inutile pour un artiste au métier éprouvé, rompu à toutes les disciplines, de préparer longtemps la pièce qui va jaillir de son cerveau. Et tous, en réauditionnant ce disque, s'apercevront mieux alors de la maîtrise qui, au seuil des 85 ans, permet : 1) à l'écriture d'être aussi précise, déterminée, pure, que si elle avait été pensée au papier ; 2) au canon (voir la face 2, milieu de la 1ère improvisation) de s'intégrer à la polyphonie, sans qu'elle en souffre pour autant ; 3) au rythme enfin, de rester souverainement inébranlable, sans la moindre fluctuation qui ne soit nécessitée par l'ordonnance musicale ou la moindre hésitation provenant d'une difficulté d'écriture (à ce propos, je pense de nouveau au canon précité). **
* Et pour conclure, qu'il me soit permis de tirer une profonde leçon d'humilité, sortie de la bouche du Maître lui-même. Il lui est souvent arrivé, à la fin d'un de ces récitals à vous couper le souffle, de dire, souriant, heureux, à ses amis les plus chers se pressant pour le féliciter : «j'ai encore fait des progrès !» Et cela, au zénith de sa prestigieuse carrière ! Une telle affirmation pouvait sembler inconcevable à ceux qui venaient d'entendre des choses stupéfiantes, et qui, de surcroît, en avaient l'habitude ! Et pourtant, c'était vrai ; car il savait mieux que personne, et il n'aurait pas été si grand, s'il n'avait réalisé cela, que l'artiste véritable est toujours en-deçà de l'idéal qu'il se fixe et que, par sa lucidité, sa recherche incessante, il se réalisait, chaque fois plus profondément, plus réellement, lui. 1er août 1971. Rolande FALCINELLI membre actif de l'A.A.A.M.D. professeur d'orgue et d'improvisation au Conservatoire National Supérieur de Musique (Paris)
Rolande Falcinelli's comments will be translated in English in the next future. Apologize for the inconvenience.
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